Q - Pourquoi ce travail de recherche sur les groupes révolutionnaires armées français de la fin du XXe siècle ?
R - Et pourquoi pas…? Plus sérieusement, je pense que le point de départ est dû à un vrai problème de manque de documentation. Étant plus jeune, j’ai toujours entendu parler de certains de ces groupes, j’ai voulu creusé un peu et c’était comme s’il y avait eu un effacement de la mémoire : difficile de trouver les documents d’époque dans les bibliothèques et autres centres de documentations, difficile de connaître cette histoire par

personnes des pistes de réflexions, et provoquera des réactions, des critiques, des désirs d’approfondir cette histoire… en bref, qu’il ouvrira un débat.

 

Q - Et où as-tu trouver ces documents ?
R - Tout d’abord par le réseau militant. Des gens d’autres générations, qui avait gardé des journaux et des tracts de cette époque. À défaut de m’enterrer dans des médiathèques, j’ai écumé les bibliothèques de mes amis, et des amis des amis. Puis petit à petit, je me suis rendu compte que sur internet, il existait tout un réseau de blogs militants, qui donnait à lire des tracts, journaux, communiqués, textes politiques… de ces années-là. Et puis aussi dans des livres, mais surtout en langue étrangère : allemands, italiens, anglais…

 

Q - Tu parlais tout à l’heure de l’importance de s’organiser ; que tes recherches participaient d’une volonté de penser la réinvention de la politique, afin d’imaginer de nouvelles modalités d’organisation qui prendraient en compte les erreurs du passé. Peux-tu nous en dire plus ?
R - Même si l’histoire ne se répète jamais de la même façon, il y a quand même des constantes. Et aujourd’hui plus que jamais l’oppression des peuples par les puissances économiques arrivent à des extrêmes d’insupportabilité sans nom : rien qu’en France, puisque je vis ici maintenant, il suffit de voir la façon dont on creuse avec de plus en plus de violence le gouffre entre les nantis et les pauvres – jusqu’à marginaliser ces derniers pour les stigmatiser encore plus -, ce qu’il se passe dans les camps de rétention, la violence policière dans les cités, le racisme affirmé, la chasse aux rroms, les conditions de vie en prison… et ce triste record, dont peut se vanter l’état français, d’avoir derrière ses barreaux le plus vieux prisonnier politique (Georges Ibrahim Abdallah, enfermé depuis 29 ans !)… Il est donc urgent de réagir. Pour cela il faut se compter, savoir mettre de côté les rivalités stériles, sortir de nos petits espaces de conforts et « d’entre-soi ». Arrêter de refaire le monde avec 3 potes au fond d’un café, et aller à la rencontre des gens, là où ça se passe : dans la rue, dans les quartiers, dans les cités… être au côté de ceux que les journaux appellent « les nouveaux précaires » (comme s’il s’agissait d’une maladie !)… Arrêter également de séparer les sujets de luttes et comprendre que nous avons tous les mêmes ennemis, et qu’il y a une analyse commune à faire de la situation, et une lutte commune à mener. Et surtout, ne jamais oublier que ce que nous subissons de façon local, n’est qu’un tout petit fragment d’une réalité globale, internationale. Il est donc important d’inscrire chacune de nos analyses et chacune de nos luttes dans ce contexte internationale.

Alors j’ai fait ce livre pour qu’on puisse réfléchir sur les écrits et les actes oubliés de cette période pourtant très récente. Et essayer de comprendre ce que les militant(e)s qui ont écrit cette histoire peuvent nous apporter, et où ils et elles se sont fourvoyé(e)s._Et puis je voulais savoir d’où ils et elles parlaient, comment, venant des masses et faisant de la politique au sein d’elles et avec elles, petit à petit il y a eu un détachement entre ces militant(e)s et les masses. Comment ce processus c’est joué, et pourquoi… Je crois que c’est là le point crucial de toute cette histoire.

Et puis je voulais bien entendu briser le silence qui entoure leurs paroles, mais aussi contrarier les processus de fictionnalisation qui se forment autour de ces militant(e)s, et qui sont, à mon sens, d’autres formes de censure. Mon propos n’est pas de les glorifier ou de les encenser, ni bien entendu de les dénigrer, mais qu’on puisse être avec eux, par-delà les années, dans une relation de débat et d’échange critique, afin de tirer tout l’enseignement historique et politique qu’ils peuvent nous offrir, et dont on a grandement besoin aujourd’hui.

 

 

Q - Peux-tu me dire comment était perçu, au Liban, ces militants des pays d’Europe ?
R - J’étais trop jeune et trop peu documenté. La seule chose que je peux te dire, c’est que nous avions de la sympathie a l’égard des groupes soutenant nos luttes. Ça fait toujours plaisir de savoir que quelque part dans un pays étranger, des militant(e)s défendent une lignée internationaliste. Ça te motive, et ça donne une autre dimension au combat quotidien. Alors qu’aujourd’hui, cette dimension internationaliste a bien disparu des discours politiques de gauche, ou alors elle est totalement fragmentée à travers des formes de militantisme hyper « spécialisées ». On voit même la gauche classique provoquer ou défendre des interventions armées scandaleuses (comme en ce moment au Mali) ou encore pousser leurs militants à s’arranger avec leur bonne conscience, en leur proposant de financer des ONG, qui ne sont que des escroqueries, ou privées, ou para-gouvernementales…

 

Q - Que penses-tu du milieu militant en France ?
R - Il me semble en pleine crise identitaire. Comme orphelin. C’est justement un «milieu», fermé sur lui-même. Et qui s’épuise dans une guerre interne absurde et stérile. On a l’impression qu’il ne sait plus du tout d’où il vient. Comme si il avait complètement effacé de sa mémoire tous les textes politiques et toutes les expériences du passé. En fait, c’est comme s’il n’avait pus de mémoire. Je ne vois pas de renouvellement. Et, pire que tout, j’ai l’impression qu’il n’y a pas (ou de façon très minoritaire) de connexion entre les différentes composantes de la société.

 

Q - Pour finir, pourquoi as-tu choisi de proposer ton livre aux éditions Al Dante (ce dont nous sommes très contents, d’ailleurs…) ?
R - Pour 2 raisons principales :

- la première est que, en ce qui concerne la poésie, je trouvais que ça bougeais plutôt bien chez Al Dante. Qu’il y avait une dimension un peu critique, pas habituelle que je découvre et qui m’intéresse. J’ai toujours pensé que l’art était un moyen de proposer des gestes libres de toutes contraintes, critiques et perturbateurs. Et je trouve que c’est trop rare. Et puis, comme on est voisin, j’ai pu voir et entendre un peu ce qu’il se passait chez toi : les lectures, les performances, les discussions, etc. Alors quand j’ai su qu’un espace politique se créait là, ça m’a intéressé – et puis tu t’en doutes, ça me faisait particulièrement plaisir d’être à côté de George Ibrahim[1] !

- la seconde, est que je pense qu’il faut éviter les cloisonnements. Je trouve plus intéressant d’être dans un espace ouvert, que retrouver mon livre dans un catalogue où tout se resserre autour des mêmes gens, des mêmes façons de poser les problèmes, des mêmes écritures, etc. C’est toujours mon agacement des « entre-soi ».

 

[1] Georges ibrahim Abdallah (collectif, 250 pages, 17€ – paru chez Al Dante en juin 2012)

 

* Hazem el Moukaddem est né en 1985 au Liban. Il vit et travaille actuellement à Marseille. Étudiant, il a passé un Master Management Logistique et Stratégie. Il poursuit aujourd’hui des études en sociologie. Son livre sur les groupes révolutionnaires armés français (chronologie commentée et réunion de documents d’époque), constitue sa maîtrise. C’est également un matériau qui lui sert de base à un travail réflexif en cours, qui devrait donner lieu à l’écriture de sa thèse.