Fragment d’un entretien en cours…

Questions posées à Laurent Cauwet par François Nicolas et Rudolf Di Stefano, organisateurs de la séance Qui-vive (forme de revue parlée) – séance qui a eu lieu le 28 février 2013, au cinéma le 104, à Pantin.

 

Q - Que signifie pour vous être éditeur aujourd’hui ? Que guette-t-on ? Comment décèle-t-on une possibilité encore inapparente ?

R – Juste – juste – prendre la mesure du présent. Par l’écoute attentive du monde. Par l’écoute de ses langues restituées et/ou réinventées. « Nous partons d’un postulat : le monde entier peut être lu ; en vertu de ce postulat, au lieu de penser et traduire le monde nous le restituons », disait Julien Blaine en 1969.

 

Q - S’affronte-t-on à des projets qui semblent impossibles à mener ou à réussir ? Est-on ainsi amené à « forcer » des portes, à « passer en force » pour imposer ce qui semble de prime abord sans issue ?

R - Impossible est un mot que je n’utilise jamais. Impossible doit rester impossible. C’est un mot inventé pour travailler la séparation des gens entre eux.

À impossible, je préfère substituer le mot difficile. Car difficile signifie possible. Et possible se joue toujours au pluriel.

« On » ne force pas de portes. « On » fait ce qu’on a à faire. Si des forces se construisent contre, si des portes se referment contre, alors il est toujours intéressant de réfléchir pourquoi, et il est toujours temps de vivre, donc de réagir en conséquence.

 

Blaine-bibliothequeDelbo

Julien Blaine

 

Q - Plus spécifiquement en matière d’édition de poésie, comment se fait la détection ? Simplement à partir de ce qui vous arrive ? Y a-t-il aussi à aller chercher, à susciter, voire à commander ?

R - Il en est de la découverte des textes comme de la rencontre des gens. Les textes sont des expériences, comme les gens. Donc pas de recettes. Pas de schéma idéal. Surtout pas.

À ce propos, une précision : la poésie est un schéma. Je ne suis donc pas éditeur-de-poésie. Même si je revendique l’espace poétique.

 

Q - Si tri il y a dans les envois faits à la maison d’édition, quels types de risque vous semble-t-il nécessaire de courir, quels autres types de risques vous semble-t-il préférable de récuser ?

R - Je ne trie pas… Je lis. Lorsque je pense qu’il peut être intéressant de commencer une discussion avec un auteur – discussion qui, en général, est ponctuée par un ou des gestes éditoriaux –, ce qui préside à ce geste, n’est pas le calcul des risques, mais le désir sans calcul…

 

Q - Concernant la poésie proprement dite, le qui-vive porte-t-il simplement sur des auteurs, des poètes donc, ou porte-t-il aussi sur des courants, voire des écoles ?

R - L’attention porte sur des paroles singulières – qui, si elles participent de cet espace poétique que je revendiquais tout à l’heure, ne sont pas forcément identifiables comme poésie ; sur des écritures qui, par leur dimension critique, peuvent être appréhendées comme de nouveaux outils réflexifs.

Pour moi, les notions de « courant » ou « d’école » n’existent pas au présent – autrement qu’imposées, pour des raisons marchandes ou des raisons de pouvoir, par des journalistes, des éditeurs, ou des universitaires.

 

Q - Avez-vous des critères formulables pour énoncer ce qui selon vous fait une poésie « vivante » ? Cherchez-vous des textes en percée, et alors sur quoi ? Des poèmes en continuation apparente plutôt qu’en percée manifeste peuvent-ils aussi relever pour vous d’un qui-vive ? Appréciez-vous la vitalité de la poésie simplement à ses singularités (aux noms séparés des poètes qui pour vous comptent) ou aussi à des régularités (si ce n’est à des écoles, du moins à des constellations de poètes, ou à des tendances) ?

R - D’ici, c’est-à-dire de là où je parle, je ne cherche rien. Je veux dire : je vis ma situation au monde, je fais au moins pire mon métier de vivre, cela demande un travail de mise à jour constante des données que m’envoie le monde, ce travail est un plein temps et c’est le seul que j’accepte volontiers car ce n’est pas un travail mais une pratique, et c’est une pratique qui me lie aux gens. Je veux dire que, de là où je suis et de là où je parle, c’est la seule pratique humainement viable que je me suis inventée pour me lier heureusement aux gens. Lire m’aide à fabriquer les outils me permettant ce travail de mise à jour, publier m’ouvre ce dialogue nécessaire avec les gens. Car, et c’est important, tous les gens, qu’ils lisent ou ne lisent pas, sont des lecteurs.

À partir de là, je pars toujours du principe que ce que j’ai besoin de lire ne peut qu’exister. Et si j’en ai besoin je ne peux pas être le seul à en avoir besoin. Et si nous sommes un certain nombre à avoir un besoin (quelque soit le nombre : deux est déjà un chiffre appréciable) pour que l’échange soit plus précis, plus juste et plus vivant, alors c’est que ça existe.

Le geste de publier, c’est la mise à disposition de cette parole, afin qu’elle ne soit plus absente – si elle n’existe pas encore dans nos bibliothèques. C’est combler ce manque qui peut rendre possible autrement la compréhension de notre quotidien. C’est une condition sine qua non pour que l’échange avec l’autre, c’est-à-dire le monde, ait lieu.

Si je ne m’intéresse guère aux notions d’école et de mouvement, je suis beaucoup plus sensible à celle, plus intéressante me semble-t-il, de constellation. Car les points qui lient les auteurs (connivences, proximités, conjonctions généalogiques, parentés formelles, mais également disjonctions, heurts, rivalités) sont autant de points de liaisons qui dessinent cette constellation mouvante.

Et cette constellation, c’est, en quelque sorte, la carte d’une fière offensive contre la bêtise. L’alliance du sensible et de l’intelligence contre la barbarie. Le laboratoire où s’inventent les paroles non encore apprivoisées, celles qui nous permettent de réfléchir autrement notre présent.

C’est également les limites fluctuantes d’un espace essentiel, celui d’un présent de la pensée en mouvement, celui d’un débat ouvert entre auteurs, où les lecteurs sont conviés à participer.

 

Q - Comment pour toi se pose la question du présent ? Éditer de la poésie te semble-t-il la forme appropriée pour faire face ?

R – En urgence et parce que je vis dehors, toujours dehors : nous sommes en guerre sociale. Lorsqu’on me parle de présent c’est toujours la première réponse qui me vient. Cela n’a rien d’inédit. Simplement cette guerre est d’une violence renouvelée.

Chacun de mes gestes s’inscrit donc dans cette réalité.

La pratique de l’édition est l’une des façons de prendre parti.

Certainement pas la plus spectaculaire, certes.

Mais encore une fois, l’importance d’un geste ne se mesure pas à sa spectacularité.

Et je ne vois aucune autre perspective que ce que j’ai à faire et que ce que j’ai envie de faire.

 

Q - Comment articules-tu la question poétique et la question politique ? Les vois-tu travailler ensemble ou plutôt en parallèle, ou… ?

R - Je cite Sylvain Lazarus :

Je vais ici parler en mon nom. L’auteur de ce livre est un militant. C’est un ouvrage sur la politique dont l’enjeu est de penser la politique à partir d’elle-même. Ma thèse est qu’elle relève d’une pensée propre, singulière en chaque séquence. Car, selon moi, la politique n’est pas de tout temps et en tous lieux, elle est rare, elle est séquencielle – elle commence et elle cesse : il y a des modes historiques de la politique. Durant une séquence la politique invente ses propres catégories, lesquelles entrent en péremption quand la séquence s’achève.

Je cite Stéphane Nowak Papantoniou :

ça a commencé ça a pas encore commencé

ça a déjà commencé alors que pas encore commandé

c’est commandé pas commandé pas encore commandé

c’est dessus c’est dessous c’est sans peine

c’est dans l’ombre pas dans l’ombre pénombre

recommandé

c’est un recommandé à trouver

un accusé de réception oui

voilà ça a commencé par un accusé de réception

ça a commencé par un récipissé

une accusation

dont on n’a pas trouvé l’intitulé

c’est en train de commencer

ça a commencé par une pomme

et puis après un moignon

et juste après un trognon.

Il s’agit, pour le premier, des premières ligne du 4e de couverture de son livre : L’Intelligence de la politique.

Il s’agit, pour le second, du 4e de couverture de son livre : Tuberculaires et Tentaculeux. Précision : dans les deux cas, ces 4e de couverture sont écrits par les auteurs eux-mêmes.

Je cite ces deux auteurs, parce que j’ai travaillé ces deux livres au même moment. L’un est sorti ce moi-ci (c’est-à-dire aujourd’hui, en février), l’autre sortira le mois prochain (c’est-à-dire demain, en mars).

Lecteur, j’ai besoin de la pensée d’un Sylvain Lazarus, qui m’aide à repenser les catégories politiques et à comprendre la notion de subjectivité en politique. Et j’ai besoin de la réinvention de la langue d’un Stéphane Nowak Papantoniou, qui m’aide à être vigilant quant aux mutations de la langue et sensible à ses possibles. J’ai besoin des deux pour forger mes propres outils de pensée. C’est un peu ce qui se joue dans la revue Attaques, où se côtoient des textes poétiques de Manuel Joseph, Jann-Marc Rouillan, Amandine André, Jérôme Bertin ou Sylvain Courtoux, des textes philosophiques d’Alexandre Costanzo, Alain brossat ou Bernard Aspe, des textes réflexifs de Pierre Chopinaud, Faraj Bayrakdar, Catherine Hass ou Mustapha Benfodil, des interventions de plasticiens comme jean-Luc Moulène et Éric madeleine, etc.

« Quand tout se modifie, comment nous serait-il possible d’exprimer ces modifications avec un langage inchangé ? » disait Julien Blaine… en 1968.

Quant aux liens entre politique et poétique, pour conclure la-dessus, je me souviens d’une phrase d’Oscarine Bosquet, prononcée lors d’un mini-débat à La ciotat sur le sujet : « on ne peut pas être juste si on n’ancre pas le politique dans l’intime ».

 

Manuel-Joseph

 

Q - Comment penses-tu ton travail d’éditeur ? Tu m’avais parlé de la façon que tu avais eu de travailler avec Tarkos sur Oui (paru en 1996), où le livre se faisait encore au moment de préparer les fichiers pour l’imprimeur, au point que le résultat n’avait plus grand chose à voir avec le manuscrit de départ. Travailles-tu encore comme ça avec les auteurs ? Comment conçois-tu ton travail d’éditeur ? Où se trouve l’invention ?

R – Je vais te raconter une autre anecdote : un jour, une auteure, Laurence Denimal, a voulu que la séquence de la fabrication de son livre soit dans le texte que je devais publier. Il fallait pour cela le vivre. Nous avons donc été ensemble chez l’imprimeur et, pendant que la machine offset imprimait les pages intérieures de son livre, elle a pris des notes, emprunté un ordinateur sur place, et finit son récit directement dans la maquette de la 4e de couv du livre, avec les ouvriers de l’imprimerie autour d’elle qui lui posaient des questions sur son écriture. Le point final du récit a été posé alors que le livre était déjà imprimé, et que le photograveur attendait les fichiers pour fabriquer les plaques offset de la couverture !

j’essaie dans la mesure du possible de plier la lourdeur et la lenteur d’une aventure éditoriale pour qu’elle colle le plus possible au présent. C’est ainsi par exemple avec Julien Blaine, pour qui un geste éditoriale doit suivre au plus prêt l’évolution de son chantier poétique, c’est à dire de sa parole ; il en a été également ainsi avec Christophe Fiat (notamment pour son roman La reconstition historique, dont la publication c’est fait dans un état d’extrême urgence, expérience à la fois terrible et savoureuse – urgence qui a compté, à mon sens positivement, tant dans l’écriture que dans la facture du livre).

Il y a autant de façon de travailler que d’auteurs. Je dirai même qu’il y a autant de façons de travailler que de textes (puisque « travailler » avec un(e) auteur(e) sur son texte est une autre façon de le lire). Comme il y a autant de relations possibles à inventer que de gens à rencontrer. À chaque fois, ce qu’il y a à inventer, c’est l’invention.

 

Q - Tu donnes le sentiment d’être un découvreur, tu édites de jeunes poètes qui démarrent, certains ont rencontré une certaine notoriété, certains d’entres eux ont décidé de rejoindre des éditeurs « aux reins solides ». Dans quelle disposition dois-tu être pour te rendre disponible à l’inconnu, à ce qui n’a pas encore été vu, à ce qui commence ?

R - Je pars du principe que l’expérience désapprend – amène à une certaine nudité, ou disponibilité, comme on veut. Et c’est en cela que l’expérience est vitale. Il en est de même avec l’écriture. De la relation à l’écriture. Plus on lit, plus on devient sensible à ce qui émarge des formalismes – de tous les formalismes, même – et surtout – ceux qui se revendiquent des avant-gardes.

Ce qui m’intéresse se sont les failles, les trouées, les aspérités par où passent l’indocilité du langage. Ce que j’appelle les zones d’inconfort. Ce sont autant de brèches par où la pensée peut s’exprimer d’une façon débridée, audacieuse, inédite – voire malhabile, qu’importe. Ça se vit avec des auteur(e)s qui sont dans le même élan, quelque soit leur notoriété. Comme disait Saint-Just, « je pense que nous devons être exaltés ».

(Ceci dit, je ne connais aucun éditeur digne de ce nom qui ait les reins solides aujourd’hui…).

 

Q - Tu es aussi sur la brèche d’un point de vue économique, toujours à deux doigts que cela ne puisse plus exister, que cela s’arrête. Est-ce pour toi une condition de travail ? Une nécessité ? Une contrainte ?

R - Rien de tout cela. Encore une fois, il y a trois façons de pratiquer l’édition :

1/ comme un hobby. On fait les livres que l’on aime. On imprime peu, et on diffuse dans un espace restreint de lecteurs fidèles et repérés. Avec la sécurité matérielle offerte par ailleurs – enfin quand tout va bien. C’est en général le schéma adopté dans ce qu’on appelle la petite ou la micro-édition. Cet espace éditorial est extrêmement important, il permet à des textes non formatés pour l’édition classique d’exister malgré tout. Al Dante doit énormément à cet espace-là.

2/ Comme un travail. Alors la dimension économique est important. L’éditeur se doit de lier, d’une façon ou d’une autre, production livresque et rentabilité. Ce qu’on appelle communément un « bon éditeur » est celui qui arrive à trouver les stratégies permettant d’imposer ce qui serait un équilibre entre qualité éditoriale et marge bénéficiaire. Ça reste pour moi un mystère.

3/ comme une pratique. On travaille avant tout l’espace éditorial, en décidant que la dimension économique ne doit pas plier cet espace. Ce qui signifie accepter d’être dans une aberration économique complète. Dans ce qu’on appelle l’édition de création (c’est en général dans cette catégorie qu’on range Al Dante), difficile d’imaginer d’agir autrement, puisqu’il n’y a pas de lectorat défini.

Mais l’insécurité n’est jamais un choix. À l’extrême limite, on peut décider de s’en foutre, en dernier ressort, lorsqu’il ne semble plus y avoir d’autre solution. Sur un mur, (les murs restent le plus beau des manuscrits, et le seul trop indomptable pour être publié), j’ai lu : L’économie est malade ? Qu’elle crêve… Je suis d’accord.

 

Q - Tu me disais que tu gardes peu de stock, les livres passés sont passés, tu donnes le sentiment de ne pas t’inquiéter du chemin parcouru, ton catalogue passé, est-ce pour toi une façon de garder du courage et prendre des risques ?

R - J’ai un réel attachement pour ce qui a déjà été publié, cela fait partie intégrante de mon parcours, chaque livre (ou presque) étant une page de l’histoire d’Al Dante, histoire qui peut se retrouver dans ce qui se publie aujourd’hui. Il y a autant de liens entre les livres publiés ce mois-ci, qu’entre les livres d’aujourd’hui et d’hier et encore d’avant.

Je pars du principe que le sens d’un livre prend de l’ampleur et gagne en précision au contact d’un autre livre, que la contemporanéité d’un texte est renouvelé grâce à sa relecture à l’aune de nouveaux textes.

Par contre effectivement je ne garde rien. Sauf à de très rares exceptions, lorsque le livre est imprimé je jette les manuscrits, ne garde pas les étapes successives du travail et me débarrasse des jeux d’épreuves. Il ne faut pas compter sur moi pour nourrir les recherches des adeptes de la critique génétique !

Quant aux livres, si je pouvais faire en sorte que tous jusqu’au dernier soit en circulation…

Récemment, j’ai envoyé à une lectrice attentive mon exemplaire de travail de L’ABC de la barbarie de Jacques-Henri Michot (livre publié en 1998, et que nous allons rééditer en 2013). Je ne pouvais le vendre, car trop abîmé ! Ce geste de mise en circulation du dernier ABC a été un grand moment de joie pour moi.

Et puis il importe d’être le plus léger possible. Avec le minimum de bagage. Posséder le moins possible. Rien est le mieux. Ne pas être encombré. Pour être le plus disponible à ce qui peut arriver…

 

Stéphane Nowak Papantiniou. (Limoges, 2011)

Stéphane Nowak Papantoniou.
(Manifesten, Limoges, 2011)

 

Q - Tu édites aussi certains textes qui ne sont pas exactement de la production contemporaine (l’oeuvre de Raoul Haussmann

R - Je ne crois pas que la contemporanéité d’un geste poétique soit contingent de sa date de conception. Alors que tout le monde aujourd’hui parle de poésie sonore, je ne connaîs pas beaucoup de réalisation qui arrive à la modernité d’un Carrefour de la Chaussée d’Antin ou d’un Couper n’est pas jouer, pour ne citer que ces deux pièces sonores de Bernard Heidsieck. De même, alors qu’il y a une mode émergente aujourd’hui des jeux typographiques en tout genre, essayez de trouver des gestes poétiques qui allient à ce point la simplicité et la complexité de la poésie concrète des frères de Campos (qu’il s’agisse d’Haroldo ou d’Augusto), où l’extrême rigueur de l’écriture permet une multiplication des champs sémantiques qu’on ne trouve que très rarement dans la production poétique actuelle, qui pourtant se revendique de la poésie visuelle – mais trop souvent s’apparente, hélas, à de simples ruses d’apprentis publicistes !

Ceci dit, il m’est arrivé (mais rarement) de faire quelques incursions dans le patrimoine littéraire, simplement parce qu’il manquait quelques outils dans nos bibliothèques. C’est ainsi que j’ai publié De la créatique d’Isidore Isou. Car c’était le chaînon manquant pour mieux comprendre le lettrisme. Ou l’anthologie de la Beat Generation, car je me rendais compte que, malgré la profusion des gestes créatifs basé sur la notion de collage ou de montage, presque personne ne savait que le cut-up a été inventé par Brion Gysin…

Mais effectivement, cela a priori n’est pas mon boulot.

Ou alors – et là ça redevient mon aventure – il y a également le cas de figure où un jeune auteur s’empare d’un texte du patrimoine littéraire et arrive à le faire parler autrement, à lui donner une lecture nouvelle qui en révèle toute la modernité insoupçonnée. Il en est ainsi de l’excellent travail de colorisation (et d’appareillage critique) des Nouvelles Impressions d’Afrique de Raymond Roussel par Jacques Sivant

 

Q - Dans la note de l’éditeur du livre Calligrammes & compagnie, etc., tu écris qu’avec ces gestes poétiques singuliers : « nous ne sommes plus dans un musée, ni dans un livre, mais dans un atelier, le poète et le lecteur étant du même côté de l’établi ». Il me semble que ton travail ressemble à cette place que tu assignes au lecteur. Alors poète, lecteur, éditeur : tous établis ?

R - Cette note termine un ouvrage particulier, qui est une anthologie de poésie visuelle typographique (où les frères de Campos ont une place importante, d’ailleurs). Cette ouvrage regroupe des gestes poétiques de 1905 à 2010 (date de publication du livre), de toutes les nationalités. Effectivement nous sommes dans une poésie non linéaire, mais qui se lit comme un paysage, et où le lecteur doit faire l’effort de lier tous les éléments comme on lie entre eux des indices, afin d’en dégager les sens souvent multiples.

Mais oui, Je pense qu’il y a un espace où le lecteur actif et l’auteur se rejoignent – puisque c’est le lecteur qui fait l’auteur.

On peut dire, pourquoi pas, que nous sommes tous autour de l’établi, car il faut des outils pour fabriquer des outils. Là aussi lecteurs et auteurs se rejoignent.

Effectivement, soyons tous des établis. Dans le sens où il est important de ne jamais être là où on nous dit d’être, et de prendre sa place ici où on ne nous veut pas ; et d’être, toujours, les trublions qui empêchons de penser en rond, afin :

- de saboter les machines d’enfermement qu’on nous propose – et que sont la plupart des gestes artistiques produits pour nourrir cette culture du confort qui nous est imposée – qu’il s’agisse de cette culture de masse visant à détruire toute

invention populaire, ou encore cette culture pseudo-élitiste imposée par une classe moyenne, qui trouve dans cet espace créé de toute pièce hors du monde un moyen d’exercer son pouvoir ;

- de bricoler nos propres bibliothèques mentales, de celles qui visent non pas à consolider des pouvoirs, encore moins à les remplacer par d’autres pouvoirs, mais à les détruire systématiquement, minutieusement, joyeusement.


A cette séance, ont participé : Rudolf Di Stefano, François Nicolas, Eytan Grossfeld, Céline Rallet, Laurent Cauwet, Pierre linguanotto, Stéphane Nowak Papantoniou.

Des extraits d’une enquête auprès des jeunes des quartiers populaires ont été lus, et des extraits de They Live by Night de Nicolas Ray ont été projetés.

Ce soir-là, une première version racourcie de cet entretien à été lue en public par Céline Rallet.

Julien Blaine, in Blaine au Mac, un tri (Al Dante, 2009)

Attaques, revue des éditions Al Dante. Numéro 1 paru en novembre 2012. Avec, au sommaire : Amandine André – Bernard Aspe – Édith Azam – Faraj Bayrakdar – Mustapha Benfodil – Jérôme Bertin – Julien Blaine – Alain Brossat – Pierre Chopinaud – Alexandre Constanzo – Sylvain Courtoux – Antoine Dufeu – Riad Gahmi – Manuel Joseph – Catherine Hass – Éric Madeleine – Jean-Luc Moulène – Stéphane Nowak Papantoniou – Charles Pennequin – Jann-Marc Rouillan – Jacques Sivan – Philippe Vincent.

Laurence Denimal : Joubor (Al Dante, 2006)

Raoul Hausmann, Une anthologie poétique, précédé

Anthologie d’augusto de Camps (traduction et présentation de Jacque Donguy, 2003) : et Anthologie d’Haroldo de Campos (traduction et présentation d’Inès Oseki-Depré, Al Dante, 2006).

Le carrefour de la Chausée d’Antin (livre + 2 cd, Al Dante, 2001).

Couper n’estpas jouer (livre + cd, Al Dante, 2005)

La Créatique ou la Novatique (1941-1976), d’Isou Isou (plus de 1500 pages ! Al Dante, 2003).

Anthologie de la beat generation présentée par Gérard-george Lemaire (Al Dante, 2004)

Nouvelles Impressions d’Afrique de Raymond Roussel, Postface et mise en couleur de jacques Sivan (Al Dante, 2004)