Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut/Voilà la poésie ce matin. (G. Apollinaire)

La poésie date d’aujourd’hui (B. Cendrars)

 

InveceLe spermato zoo

Le numéro 0 de la nouvelle revue de Julien Blaine Invece, titré en italien Il SpermatoZoo, s’ouvre sur la diffusion d’une exhortation à maculer les affiches publicitaires de notre choix, qu’on voit « simplement en ouvrant l’œil (…) au quotidien partout »[1], en y laissant la trace blanche d’« un rond le plus parfait possible » au moyen d’une « bombe acrylique (spray paint) ». La forme embryonnaire bien remplie et pleine « à déborder » de ce rond doit « ruisseller d’abondance » de façon à former de « très gros et très beaux spermatozoïdes ». L’adresse des éditions Al Dante, fournie pour les envois de « témoignages et photos », clôt ce manifeste liminaire « Pour le maculage des affiches publicitaires » qui fait écho au « Manifeste des socles et stèles abandonnés » publié en 1978. Plusieurs séries de réalisations exemplaires de maculages, de décollages & d’expositions d’affiches, produites par Julien Blaine qui écrit avoir « joué perso » pour ce n°0, sont ensuite présentées. À travers les termes de « victoire », d’« invasion », d’« attaque », de « triomphe » qui parsèment la revue, Invece s’annonce comme le fait d’arme d’un poète activiste et nomade qui, fuyant une fois encore le livre et les cimaises des galeries pour y revenir autrement, s’inscrit hic et nunc, comme dans toute performance, au sein d’un large réseau d’actions poétiques & martiales actant, comme les affiches elles-mêmes, des corps, des gestes, des temps et des lieux hétérogènes. Invece nous exhorte à participer à ce combat, autrement dit à lutter contre la grande anesthésie mortifère des sens en nous plaçant du côté de la vie dont les projections séminales sont une métaphore. Aux messages imposés et aux formes marchandes pétrifiées que suscitent les affiches du cirque médiatico-culturel & politique, il s’agirait donc d’apposer –ou de redonner- la vie comme un jaillissement, un « jet de sperme », un mouvement permanent, une « tornade »[2], un flux vital, une énergie, une expérience, une liberté, une résistance, qui exigent corps et conscience. À ce titre, les « spermato zoo », emblématiques à la fois du corps dont ils sont une trace, de la prolifération inépuisable du vivant, de sa force de création & d’animation, sont à intégrer au bestiaire totémique de J. Blaine. D’ailleurs, « les spermatozoïdes du poète font leur cirque » précisément sur des affiches de cirque exposées à la galerie marseillaise Jean-François Meyer en « hommage à leur esthétique typographique et iconographique ». Par l’intermédiaire de ces affiches de cirque, le poète-cham’âne, qui prend tour à tour les traits de Monsieur Loyal, du clown, du saltimbanque, de la carnavalesque & populaire marionnette lyonnaise « guignol », convoque tout un bestiaire et continue non sans humour son dialogue avec les animaux. En regard d’un fait divers concernant la puissance fécondatrice des spermatozoïdes de calmars chauffés – reproduit à la suite de ces affiches –, il rappelle que ses « trois animaux totémiques sont dans l’ordre chronologique : l’éléphant (1962), le poulpe (1972) et l’âne (2002) ».

 

Une revue architecturée

À l’instar des livres de Julien Blaine, ce n°0 d’Invece est rigoureusement architecturé. Il s’ouvre sur le « Manifeste pour le maculage des affiches publicitaires » et se « ferme » sur l’annonce, en guise de postface, d’autres cheminements, d’autres numéros, d’autres batailles & découvertes, notamment de « mondes indiens ». La revue est partagée en deux sections de façon strictement équilibrée : vingt-deux pages pour chacune. La première section a pour titre « La victoire des spermatozoïdes sur Venise » ; la seconde : « La victoire des spermatozoïdes dans le monde il spermato zoo victorieux partout ». Chaque section est constituée de suites de parcours liés aux emplacements et déplacements du poète, aux circonstances extérieures. Tout d’abord Venise où J. Blaine est en résidence à la fondation Emily Harvey en mars 2012. Puis Marseille et plus largement la Provence (son lieu de naissance et de résidence) où, suivant deux actions distinctes –l’une liée à l’actualité politique du mois d’avril 2012, l’autre à un bestiaire poétique- il attaque, d’une part, « les panneaux des candidats à la présidentielle », puis expose, d’autre part, à la galerie JF. Meyer des affiches de cirque maculées. Chacune de ces sections est constituée de séries d’actes qu’il revient au lecteur d’explorer librement. Les pages/titres de ces sections et de leurs séries déploient une grammaire pour l’œil faisant valoir spatialisations, matières et couleurs typographiques. Des adresses au lecteur, intégrées au dispositif d’Invece et réparties à différents points stratégiques de la revue, précisent la nature du projet de ce numéro. Enfin, des hommages à différents poètes, à d’anonymes « arracheurs » et à diverses esthétiques typographiques ponctuent Invece. La revue prend essentiellement pour support des séries thématiques et typo/topo(photo)graphiques d’affiches événementielles publicitaires relevant des domaines de la culture, des loisirs et de la campagne électorale. Julien Blaine n’agit pas pour autant en tenant de l’anti-publicité visant à réformer les pratiques de consommation. Il agit en poète sur « le : « Alors je suis venu et j’ai agi/Tum veni, tum egi ». Ou plus largement, il agit en poète « dans le monde » et sur sa vi/lisibilité[6] par le biais de l’expérimentation des possibles qu’offrent les affiches proposant en tant qu’icono-textes à subvertir une grande diversité de signes. Ainsi, pour réparer « un oubli », le terme même de « poesia » est ajouté en deux minutes le 10 mars 2012 à une liste (« Arte Architettura Cinema Danza Musica Teatro Archivio Storico ») figurant sur une immense affiche rouge vénitienne agrémentée d’un lion ailé ayant plus à voir avec Walt Disney (« art infantile » qu’avec la légendaire & mystérieuse sculpture de la place Saint Marc. Les actes d’ostentation et d’intensification de cette affiche sont détournés au profit de l’art essentiel qu’est la poésie -« surtout au pays de la poesia visiva »- considérée par J. Blaine comme « discipline originelle de toutes ces autres disciplines ». Il contraint ainsi le lecteur, comme il l’a fait avec l’observateur-passant, à arrêter son regard sur le mot « poesia » et à considérer toutes les affiches, également « sabotées » qui précèdent et suivent cette « démonstraction » singulière dans Invece, comme de véritables poèmes visuels.

 

« Un humble sabotage mais positif »

En hommage à ses amis F. Dufrêne, R. Hains et M. Rotella pour qui « le monde de l’affiche est un tableau permanent » (P. Restany), J. Blaine reproduit, dans le premier acte d’Invece, une série photographique de neuf affiches maculées qu’il a soustraites aux ruelles vénitiennes & arrachées à leur flux quotidien pour les scotcher sur les cimaises de la Fondazione Emily Harvey. Les cadrages photographiques & les effets de floutage offrent par le biais d’un nouveau médium une autre version visuelle de l’affiche. L’opération d’emprunt d’affiche fait même l’objet, plus loin dans la revue, d’une double page sur le mode avant/après. Cet emprunt laisse d’ailleurs apparaître sur le mur dénudé de nouveaux signes qui entrent en résonance graphique & plastique avec le résidu d’affiche. L’affiche maculée fait oeuvre poétique en tant qu’elle fait partie d’un processus. Les actions de maculage et de nouvelle implantation des affiches dans le cadre d’une Fondation italienne en mars 2012 et d’une galerie marseillaise entre mars 2012/janvier 2013 ainsi que les transferts photographiques de ces affiches maculées dans le champ d’une revue de poésie publiée par les éditions Al Dante en janvier 2013, incitent à décoder ces affiches, dont la matérialité est hypertrophiée et « l’articité » revitalisée, comme autant de poèmes visuels. En suscitant des réactions interprétatives et une réceptivité élargies et libérées, ces opérations performatives & intermédiatiques entrainent une lisibilité/visibilité autre de l’affiche.

Non assigné à son lieu de résidence mais en partance, J. Blaine nous invite ensuite à accéder en vaporetto aux lieux premiers d’exposition et d’emprunt de ces affiches placardées par panneaux de 4 ou de 6 et photographiées en « vues générales » sur les cimaises de trois ruelles vénitiennes : calle del Forno, Soto Portego de la Scrimia et Rio Tera Primo. À la prolifération des affiches qui saturent, selon des modalités de distribution leur permettant de se conjuguer et de se renforcer, les murs des ruelles de Venise répond la prolifération invasive des spermato zoo qui déclenchent de nouveaux processus de captation. Les affiches reproduites dans le premier acte d’Invece témoignent de la « société du spectacle » artistique présentant pêle-mêle Casanova, le Centro linguistico di Ateneo, Dali, le Yoga, M. Monroe, Goldoni, Vivaldi, African mix, le fitness, Diana Vreeland, Biancaneve, A. Mannarino… Ces « chères et vénérées » affiches sont prises comme cibles d’un « humble sabotage mais positif » selon les mots à valeur oxymorique de Julien Blaine. Le sabotage est humble car le geste répétitif & ritualisé de projection des spermato zoo ne détériore pas l’affiche qui reste « lisible ». Toutefois, l’invasion par réplication des gouttes séminales parasite et subvertit ses messages marchands et instrumentaux en introduisant du jeu dans ses mécanismes implacables, en minant sa totalisation synthétique. L’action est positive au sens où les spermato zoo, qui brillent telles des comètes, des étincelles ou des « étoiles » au ciel des

lettres et des images, transmettent à ces affiches des parcelles d’énergie. L’effet visé par « l’éjaculateur » est donc de recharger et de féconder les affiches, d’activer de nouveaux liens ou étoilements, de nouvelles circulations entre les éléments les constituant, d’affoler leur potentialité poétique, sémiotique et sémantique, leur polysémie et leur polymorphie, d’insuffler vie, voix, souffle, aux gestes, aux mains, aux seins, aux bouches, aux visages, bref de réanimer corps et lettres exhibés sur ces affiches. Ainsi, par exemple, « Vivaldi le quattroiack » passe de figurant à acteur.

ULTIMA OPERA 1bis

Disons plus largement que, donnant toute sa force au terme de « macula » au sens non plus de « tache » mais de « maille », J. Blaine prend le dispositif complexe des affiches associant mots, images et graphismes dans le filet de sa poétique qui fait valoir visualité, oralité et corporalité, dans les rets de sa grammaire élémentaire. Ainsi, le spore blanc signé et daté, qui apparaît à la fin du premier acte sur une affiche éditée à l’occasion du cinquième centenaire de la gravure arménienne, fait écho à la fois aux dates de ladite exposition, aux doubles zéros rouges du « 500 » au sein desquels sont distribués lettres et chiffres blancs, aux anciennes écritures et ronds arméniens gravés dans la pierre d’une sorte de cadran constituant le fond de l’affiche. Par infléchissement des signes de cette affiche, le spermato zoo, mis en relation avec l’un des éléments essentiels de la poétique de J. Blaine, à savoir « la ballonniste » « O » ou « l’intégralité du O » à la fois lettre, chiffre et trou (comme le n°0), est ainsi désigné à son tour comme signe, comme écriture corporelle, originelle et neuve, ouvreuse de polysémie. C’est aussi dans les nœuds de sa mémoire & dans les mailles d’un large réseau de combattants que J. Blaine prend le dispositif même des affiches/archives tramant de façon singulière espaces, temps & cultures. De fait, en tant que documents « informatifs », anti-lyriques ou relevant d’un « lyrisme d’ambiance » (Apollinaire), les affiches deviennent sources et formes d’un « lyrisme » poéthique & politique qui en appelle à l’expérience collective de résistance & d’émancipation d’hier, d’aujourd’hui et de demain.

 

Un réseau de combattants

Les chantiers de maculage sont évolutifs au sens où ils se modifient de façon permanente. Ainsi, deux des pages du premier acte d’Il SpermatoZoo scandent les comptes et décomptes des différentes affiches maculées puis abandonnées à leur flux quotidien, qui tantôt sont restées intactes, tantôt ont été arrachées ou nettoyées. Ce nettoyage est perçu par le poète comme une incitation à se remettre au travail. Il va même jusqu’à déclarer que les éditeurs d’affiches contribuent au chantier : « Comme pour présenter leurs excuses, ils ont alors collé une affiche spécialement éditée pour mon travail : biancaneve au théâtre Corso de Mestre ». Cette affiche s’intègre parfaitement à la démarche de maculage : son fond noir offre opportunément un espace pour « qu’y voguent les intrépides spermatozoïdes », alors même que le nom de « Mestre » appelle le « grand mât pour voiles latines (galère) ». Ce nom convoque aussi le mestre de camp, c’est-à-dire l’officier d’infanterie que J. Blaine reproduit sabre à la main en tenue d’apparat. Faisant à son tour naître une pluralité de sens, le terme de « Biancaneve » est une sorte de bio graphème appelant la revue Codice Biancaneve de 1992 et, dans le même mouvement, « Gang » (81-84), « Gang of 4 » (85-87) et Coyote journal qui vantait au début des années soixante-dix les vertus du sabotage et du détournement. Le tissage du réseau de combattants est complété par la référence à « l’art martial et gestuel de combattre » du maître d’arme médiéval Fiore dei Liberi. J. Blaine reproduit une des pages de son manuel d’apprentissage « Les sept épées » où le maître d’escrime est entouré d’un bestiaire symbolique, dont le lion qu’on retrouve ailé sur maintes affiches vénitiennes ou rugissant sur les affiches de cirque. Le nouvel acte de maculage dans la série, qui a lieu de façon signifiante à Soto Portego de la Scrimia et qui est daté de la nuit du 21 au 22 mars renvoie, jour pour jour, quarante-quatre ans après, au « mouvement né le vendredi 22 mars 1968 à la faculté de Nanterre » et en particulier à « L’Enragée de Nanterre » Angeline Neveu dont le nom est associé à celui du maître d’arme.

Rien de surprenant donc à ce que J. Blaine annonce en fin de revue que les deux prochains numéros seront consacrés, pour l’un, à la femme pirate Mary Read morte au début du XVIIIe siècle (on se souvient de la revue Pirate de 1972) et, pour l’autre, au guerrier « Rain in the face » de la nation amérindienne du XIXe siècle (la revue Géranonymo rendait hommage en 1970 à « L’American Indian Movement »). Il semblerait qu’Invece, où on retrouve –dé/placés, re/disposés & ré/inventés -tous les fondements de la poétique blainienne (bestiaire, Poëmes métaphysiques, BiMots, déclaractions, Ch’i & autres écritures gestuelles…) soit un véritable manuel de « révolution », de « résistance », de « bataille », de démantèlement de « l’actuel admis », selon des termes cités dans les dernières pages. Sous le titre de « Précisons et autres précis », ces pages contribuent elles aussi à tisser de nouveaux liens et réseaux. Invece est le manuel d’un poète qui « ne travaille qu’avec les mots » et les images qui l’entourent[11], qui touche au réel, qui s’en soucie, qui l’intègre tout en renouvelant les formes poétiques, qui combat à pied et à mains nues. Ou plus exactement, pour ce premier numéro, à mains munies d’une seule et simple bombe aérosol « happy color, smalto spray » n’ayant pas pour fonction de tuer, mais au contraire -un des sens du mot italien « invece »- de redonner souffle & vie, de « faire surgir le réel (…) cette allure ce pas cette désorientation naturelle »[12].

Isabelle Maunet

 


Extrait de la préface des Poëmes Métaphysiques, Al Dante, 1986. Cette préface, reproduite en fin de revue, ouvre le dernier acte d’Invece : « Précisions et autres précis ».

Une des pages d’Invece propose une photographie de tornade probablement extraite du journal « La Provence » dont J. Blaine reproduit la première page datée du 15 octobre 2012 faisant état de la destruction d’un cirque dont la toile rouge affaissée, à la suite d’une tempête, exhibe une tache blanche semblable à « un jet de sperme ».

Dans « Blaine & guignol circus », le poète se désigne lui-même, précisément sous une affiche « Guignol de Lyon », comme un « guignol » : « Les spermatozoïdes du poète, ce guignol, font leur cirque ».

Dans « Les livres en chair & en os de Julien Blaine », article co-écrit par G. Théval & I. Maunet, il est rendu compte de la composition rigoureuse d’un certain nombre de livres de Julien Blaine, dont les fameux 13427 Poëmes métaphysiques.

Ces adresses au lecteur sont toutes le fait de J. Blaine, sauf une. JB a en effet choisi d’intercaler à un point stratégique de ce numéro 0 un texte de Jean-Charles Agboton-Jumeau « Le logos spermatikos selon Julien Blaine » qui précise en quatre pages le contexte et l’esprit des travaux placés sous le vocable italien de Spermato zoo.

C’était déjà l’objet, clairement énoncé par le poète lui-même, des Poèmes Métaphysiques (op. cit.) dont Julien Blaine reproduit la préface en fin de numéro.

Julien Blaine précise dans Invece à propos de ce lion qu’il est « représentatif de l’art d’hui : infantile ». On retrouve cette considération dans ses Carnets de voyage (Al Dante, 2012). « Grâce aux États-Unis d’Amérique l’art, d’abord le cinéma puis l’ensemble des arts plastiques et musicaux est devenu un art infantile… ».

Julien Blaine précise par ailleurs : « I am a poet/Io sono poeta/je suis un poète ;/ un POèTE. Et par conséquent, je suis un véritable archiviste, orfèvre, fleuriste, potier, couturier, dessinateur, orateur, cuisinier, jardinier, philosophe, chorégraphe, architecte, sculpteur, cinéaste, musicien, écrivain, peintre, artiste, auteur, créateur. / Et géniteur de, et géniteur des, et parfaitement inutile ». Poëmes Vulgos (Al Dante, 2003-2007, p. 220).

À ce propos, la bouche et les yeux de la biancaneve d’une des affiches sont désignés et soulignés par l’usage de la couleur fluo.

« L’intégralité du O » est le sous-titre d’un livre de Julien Blaine Essai sur la sculpturale (galerie Denise Davy, 1967).

« On ne travaille qu’avec les mots qui nous entourent et chaque poëme est un adverbe de lieu. Un adverbe plus ou moins long à moins qu’il ne soit qu’un complément ou mieux qu’un reflet de circonstance ». (BiMot, réédition Al Dante, 2011).

Ces mots sont extraits de Zama, livre de Jean-Jacques Viton (P.O., 2012) et cité, parmi d’autres « précis », dans les dernières pages de la revue.