Merci, Florence chère, de l’envoi de Frères numains : ce texte m’a conduit vers une expérience de lecture jusqu’alors inconnue. Je l’ai lu et relu onze fois en trois jours, non seulement pour le comprendre mieux, mais pour écarter sa beauté au profit de son message. Oui, j’étais si impressionné par sa composition, suite de vagues de souffle pensif l’une dans l’autre imbriquées au point de ne faire qu’un mouvement, que je cédais chaque fois à leur emportement. Cet élan, bien sûr, est inséparable du sens, mais la jouissance qu’il me procurait m’a vite semblé exagérément esthétique alors que je désirais surtout accueillir sa leçon politique. Je devrais te féliciter au contraire d’avoir réussi cet accord de l’écriture et de la pensée au point d’avoir créé une forme qui les tresse parfaitement dans une nécessité réciproque. Je devrais même aller plus loin : tu prononces un « discours aux classes intermédiaires » (c’est ton sous-titre), où révolte et revendications  inventent en se croisant un rythme verbal et un phrasé sans cesse relancé, qui vivifient notre langue et la renouvellent. Pourquoi donc ai-je éprouvé plus haut le besoin de distinguer expression et message quand je les ai toujours considérés comme indispensablement liés ? J’interroge cette brusque perversion qui m’inquiète et découvre que le souffle de jeunesse qui anime ton texte précède ce qui pointe depuis le 31 mars avec les manifestations et « Nuit Debout »… Ton dernier mot est bien INOUÏ, qui signifie d’abord « jamais entendu »…

Et quant à moi, j’ai trop entendu ce qu’en même temps je ne voulais pas entendre si bien que depuis soixante-cinq ans des prises de conscience contradictoires m’auto-détruisent. J’entends ta colère, ton ironie, ta révolte, tes interpellations, et je ne demande qu’à les soutenir, à les suivre, mais quelque chose proteste en moi que je repousse et qui insiste. Je voudrais croire que « Nuit Debout » élabore une résistance inouïe à la gauche de droite qui malmène nos acquis sociaux, notre langue, notre culture, mais je sais que derrière nos pantins gouvernementaux il y a des dictateurs sans visages qui méprisent toutes nos valeurs et n’en respectent qu’une : leur intérêt. Le pouvoir dont ils disposent demeure anonyme et, au fond, irreprésentable tant il dispose de relais indirects. Les statistiques nous en ont donné récemment une vague idée en assurant que la fortune de 64 de nos contemporains était égale aux biens de 3 000 000 000 d’humains. Tu fais d’ailleurs allusion aux 10% qui possèdent 86% des richesses de la « numanité ». Ces chiffres sont clairs, mais le pouvoir qu’ils situent très vaguement demeure imprécis, anonyme : il s’agit des « riches », catégorie que masque en réalité une dénomination qui les adoucit.

Le pouvoir et la résistance au pouvoir sont les grands sujets de l’Histoire depuis qu’elle existe, soit deux millénaires et demi, mais quels que soient les changements de régime ou les révolutions, le Pouvoir est demeuré le pouvoir. À la suite de mon Dictionnaire de la Commune, et pendant des années, je me suis posé cette question stupide : Comment un contre-pouvoir peut-il prendre le pouvoir et demeurer un contre-pouvoir ? J’avais la bêtise de croire que mon obstination trouverait enfin un exemple, une réponse. Au lieu de quoi, le lent effacement de cette illusion a mis en évidence la perpétuelle et constante victoire du Pouvoir et sa capacité à tolérer des aménagemenrs pour gagner du temps. Ainsi des acquis sociaux du Front populaire et du Comité National de Résistance, qu’il a patiemment rognés et tente à présent de détruire avec la complicité de traîtres grimés en socialistes.

Du temps du pouvoir absolu, l’ennemi était déguisé en Sauveur et clairement imbattable puisque c’était Dieu. Depuis l’instauration de la démocratie et du suffrage universel, l’ennemi du peuple c’est le peuple puisqu’il a le pouvoir d’élire le Pouvoir. Inutile de détailler toutes les manipulations médiatiques qui permettent de dénaturer la « démocratie » et qui semblent atteindre enfin la limite du supportable. Le comble serait qu’à force de mensonges le système s’auto-dénonce involontairement et sombre dans la caricature. Nous en sommes probablement là mais, tandis que se multiplient chômeurs, corrompus, violences policières et misère, il apparaît que ce n’est pas la seule organisation sociale qui est menacée, c’est la vie même.

L’exploitation du travail humain, donc de la vie humaine, n’a jamais été aussi intense que depuis l’institution du chômage de masse. Pourquoi se priver de crever le travailleur à la tâche puisqu’une masse de miséreux est prête à prendre sa place. Le harcèlement est devenu quasi méthodique dans les bureaux, les usines, les administrations. Pas mal de ses victimes le dénoncent, mais il en est d’autres plus  gravement atteintes encore qui ne peuvent émettre la moindre protestation. Les principales sont la Terre et les animaux. Notre terre est harcelée par des cultures intensives qui, à force d’engrais chimiques et de pesticides, détruisent ses qualités et, paradoxe, sa fertilité naturelle. L’air, lui aussi, est pollué par des gaz, des particules fines et tous ces poisons invisibles qui nous tuent discrètement. Quant aux animaux, autrefois dits de la ferme, ils sont devenus la matière d’une exploitation industrielle. Que reste-t-il de fermier dans un élevage de cent mille porcs, de mille vaches ou de milliers de poules, de canards : ce ne sont plus des bêtes mais des produits. Ce ne sont plus des fermes mais des concentrations inanimales.

D’ailleurs, pour la première fois dans l’Histoire, la vie n’est plus qu’une marchandise dont il s’agit de tirer un maximum de profits, et tant pis pour les dégâts. Chacun peut désormais constater cette évolution puisque la santé, l’éducation, les transports, les media sont chaque jour et de plus en plus traités comme des marchandises. Le jour approche où toutes nos relations seront contractuelles et négociables. La rentabilité est en train de primer partout et devient le seul critère moral. Depuis longtemps déjà, le camp d’extermination est le modèle de l’Entreprise, son organisation, sa productivité. Le rendement des chambres à gaz était parfait. Seule laissait à désirer l’élimination rapide des cadavres et de leurs cendres, mais nul doute que l’agroalimentaire fournirait aujourd’hui la solution.

La réalité historique qui peine à s’imposer à tous, c’est que le Pouvoir a toujours conservé le pouvoir quitte à quelques restaurations. Il faudrait enfin avoir cette évidence en tête quand on pense Révolution. Deux choses pourraient peut-être nous éclairer du côté de nos origines : pourquoi les communautés primitives, dès qu’elles ont produit un surplus alimentaire, l’ont-elles dédié à l’entretien de prêtres et de rois ? Pourquoi depuis toujours les majorités ont-elles été servilement soumises à une minorité même quand celle-ci n’avait pas, comme c’est le cas à présent, les moyens techniques de la domination ? Je regrette de n’avoir pas tenté de faire l’analyse et l’histoire de cette servilité parce que le désir m’en est venu à un âge trop avancé…

Tout a été fait depuis la chute du mur de Berlin pour rendre la Révolution impensable et même insensée. Mais n’est-il pas insensé de se soumettre à un Pouvoir devenu mortifère pour l’humanité depuis qu’il s’en prend à la vie même ? Et ce d’autant plus que l’humanité produit désormais assez de richesses pour assurer l’existence de tous les humains, dès lors qu’il y aurait partage des biens. Au lieu de quoi l’exploitation ne cesse de s’aggraver : emplois intermittents, baisse des salaires, précarité… Dans Monologue du Nous, j’ai essayé d’imaginer un mouvement révolutionnaire dont les membres ne croient plus à la Révolution mais n’ont pas renoncé à son action. Leurs actes les plus engagés sont évidemment désespérés : ils relèvent de ce que, aujourd’hui, on qualifie trop facilement de « terrorisme ». Mais depuis fort longtemps tout acte de résistance a droit à cette qualification avant de passer pour héroïque s’il a gain de cause. La terreur est-elle du côté du patron qui licencie trois mille employés ou de celui qui le tue ? La mort, dira-t-on, est irréversible et pas la mise au chômage. Mais la morale n’est jamais décidée par les chômeurs tandis que les exploiteurs ont le pouvoir de criminaliser qui les conteste.

Il y a du désespoir chez mes personnages : ils ont le choix entre supporter et rompre. Supporter suppose l’espoir d’une sortie, l’attente d’une sortie. Rompre, c’est renoncer à l’illusion, en finir avec l’illusion. Le Pouvoir a le droit d’exercer la violence dès que son autorité rencontre une résistance. Nous devons supporter ou combattre, mais combattre est illégal, sauf sous la forme de manifestations, de grèves. Ces jours-ci, le Pouvoir est devenu insupportable à force de brutalité, d’hésitations, d’imbécilité. Il se peut que la résistance entraine enfin tout naturellement sa chute. Cependant, j’ai compris que le désespoir n’est pas un sentiment, c’est un excrément – un déchet, celui de l’échec de la révolution, mais cette merde en bouche donne l’avantage d’être débarrassé de l’illusion, ce qui me permet d’applaudir ton défi de faire signe sans aucune réserve à un avenir – inouï

Bernard Noël, avril 2016