Il n’y a pas beaucoup de poète (et je prends le sens de ce terme au plus large : les poètes sont le laboratoire de recherche expérimental de la littérature) qui prenne autant la Science-Fiction comme un sacerdoce que Xavier Serrano. Et, pour moi comme pour lui, dans les années 70, une partie de la S-F était ce laboratoire expérimental de la fiction. Qu’on pense à la Foire aux atrocités de Ballard, à Substance Mort de Philip K.Dick, à Abattoir 5 de Kurt Vonnegut Jr, au Livre/Machine de Philip Goy, à Génocide de Thomas Disch, aux nouvelles d’Harlan Ellison, au Empire of the Senseless de Kathy Acker (inédit en frenchy), à William Burroughs (toute son oeuvre ?), aux recherches sous perfusion « nouveau-roman » (Barefoot In The Head — toujours non traduit en français) de Brian Aldiss, aux premiers romans (début années 80) d’Antoine Volodine, à la « Tétralogie Noire » de John Brunner (Tous à Zamzibar2 !), à la poésie noire post-punk technologique et anti-capitaliste des William Gibson, Greg Bear, Bruce Sterling, Lewis Shiner (Fugues, magnifique), bref, y’a de quoi faire ! Et je ne connais pas tout.

Aujourd’hui il y a encore beaucoup de mépris pour ce genre aux multiples facettes, qu’on lui reproche son côté roman de gare, sa pauvreté stylistique et formelle, son goût pour les élucubrations scientifiques impossibles, sa trop grande proximité avec les industries culturelles de masse (on pourrait dire la même chose du rock) et cette défiance, croyez-moi, elle vient aussi pas mal des poètes eux-mêmes, sûrs de leur piédestal triomphant dans le champ littéraire face à ces sous-cultures pop’. Bien sûr, il y a aussi quelques poètes expérimentaux d’aujourd’hui qui se sentent ancrés dans cette sous-culture, Jérôme Bertin (Round 99), Emmanuel Rabu (Futur-Fleuve), Benoit Ritt (Nation), Christophe Fiat (Bienvenus à Sex-Pol), Guillaume Lebrun (Prototype 876437 1-A), Jacques Sivan (Des vies sur Deuil Polaire), et, sans aucun doute, Xavier Serrano et son Black-Box.

courtoux

 

Surtout que Xavier Serrano est très conscients de ses buts et des effets qu’il recherche (parsemant son texte, que ce soit dans le nom des alias des personnages etc, de références à ses grands romans ou de grands films de

la SF qui l’ont hanté). L’histoire (rapide) : dans un futur proche (environ XXIIe siècle) un laboratoire expérimente une nouvelle molécule qui fait que l’on peut contrôler dorénavant ses rêves, et ce laboratoire met à disposition, dans le cyberespace, un forum où les « cobayes » peuvent raconter leurs expériences. Le livre est le verbatim séquentiel de ce forum (une boîte noire textuelle). Et c’est là où on s’éloigne un peu du roman de SF conventionnel (de fait, une très grande majorité de ce qui se publie aujourd’hui sous ce nom n’a pas beaucoup d’intérêt) car les différents textes des participants (Billy Pilgim, Joe Miller, Guy Montag, Jerry Cornelius, …) sont chacun à leurs façons des « leçons » d’écriture. Et tout y passe. D’oniriques saisies post-surréalistes, à des jeux de mots calembouristiques (que n’auraient pas renié un Verheggen), en passant par des séquences plus formalistes, des prosodies hyper-rythmiques, des listes éclatées & polyphoniques, des manifestes pop terratologiques, des rêveries post-ballardiennes en mode reptation pulsiomatiques. Chaque situation est l’occasion de mettre en scène l’écrivain qui est dans chaque recoin du forum & des forumers. C’est là où ce livre est puissamment expérimentaliste (ce même s’il ne sacrifie jamais l' »intrigue », s’il ne se sacrifie jamais à l' »intrigue »). Là où il dépasse la seule question de la S-F. Là où il est puissamment post-générique, post-moderne, en un mot : post-poétique.

1 Dont le tel-quélien Pierre Rottenberg, dans un petit texte, K.N., chez Orange Export Ltd (1977), reprend l’une des figures: Karen Novotny.

2 Qui a été traduit par Didier Pemerle, poète que l’on retrouve dans l’anthologie Change Monstre Poésie de 1975 (Change, Seghers-Laffont).